Les origines de la Cinémathèque

« Un appareil à projections est une machine admirable.
L’intelligence d’un enfant, celle d’un homme sont encore plus délicates et complexes. Quelles relations établir entre ces deux organes, et pour quelles fins ?»
Henri Focillon, IIe Congrès national du cinéma éducatif, 1931.

• un enjeu national

La création de la cinémathèque de la Ville de Paris en 1925 est intimement liée aux nouveaux enjeux pédagogiques mis en place par l’État dès le début du XXe siècle afin de favoriser l’éducation pour tous. Les nouvelles méthodes d’enseignement s’ouvrent alors à une « éducation par les sens » et « recommandent de ne rien négliger pour rendre l’enseignement agréable, attrayant, facile à assimiler, à telles limites qu’apprendre devienne un plaisir pour l’enfant. Il semblerait que la voie du plaisir remplaçant celle de l’effort, eut à inspirer d’heureuses pratiques dans l’enseignement1». C’est, comme le disent les pédagogues « dans le but de triompher de cette journalière constatation que le travail est pénible à l’enfant, qu’est née l’idée d’une meilleure adaptation des procédés d’enseignement à la nature de l’enfant : apprendre en s’amusant2».

• Le cinéma : un médium sensible appliqué à l’enseignement

L’utilisation de la lanterne magique comme outil de propagation du savoir3, à partir des années 1850, a révélé les qualités pédagogiques de l’image projetée ; la projection photographique a fait une entrée monumentale dans la classe, apportant son réalisme aigu et, surtout, instaurant une nouvelle place pour le spectateur-élève : dans l’obscurité, grâce à la trajectoire du faisceau lumineux, l’image agrandie suscite un rapprochement affectif très fort.Le cinématographe, tout jeune et plus impressionnant encore, était tout destiné à participer à ce nouvel élan éducatif.

le cinéma, un « excitateur d’intelligence » …

Ainsi Léon Riotor, secrétaire général de la Société nationale de l’Art à l’école (association fondée en 1907 dont les statuts précisent qu’elle « a pour but de faire aimer à l’enfant la nature et l’art, de rendre l’école plus attrayante et d’aider à la formation du goût et au développement de l’éducation morale et sociale de la jeunesse »), fait-il du cinéma un « excitateur d’intelligence», et s’enthousiasme, non sans poésie, sur la beauté des « tableaux de la nature, de la naissance de plantes et des insectes, […] les scènes de la vie simple, usuelle, les radieuses visions où jouent l’ombre et la lumière4 ».

… « qui peut poétiser tout ce qu’il touche »

Même poésie chez Adrien Bruneau, le premier directeur de la Cinémathèque de la Ville de Paris:

« [le cinématographe est] le seul à faire vibrer la lumière en projetant ses molécules en mouvement, et à étendre les objets au-delà de leurs sèches limites matérielles par la transparence qu’il donne aux ombres les plus puissantes ! Avec les sources lumineuses dont il dispose et dont le faisceau traverse l’image, il peut découper pour caractériser, ou simplement effleurer pour faire planer le mystère. Si l’opérateur de prise de vue est un artiste, et il faut qu’il le soit, le cinéma peut poétiser tout ce qu’il touche […] c’est, en même temps, la nature, la vie et le travail moderne sélectionnés et mis en valeur non plus pour une classe mais pour la multitude. Pour tout dire d’un mot, c’est le musée du soir et l’exposition ambulante dont on parle depuis si longtemps et qu’on n’avait jamais pu réaliser avant lui. »

• La création de la cinémathèque : diffuser et stimuler la production de films comme supports pédagogiques

La création de la Cinémathèque5 est entérinée par le conseil municipal de Paris le 14 décembre 1925 sous l’impulsion de Léon Riotor et d’Adrien Bruneau. Elle ouvre ses portes le 1er janvier 1926 dans les locaux de l’école du 14 rue de Fleurus (VIIIe arrondisse­ment), auxquels sont annexés en 1929 ceux du 7, rue Robert-Estienne (VIIIe arrondisse­ment) où s’installent la réserve et le service des prêts de films.

Sa principale mission étant la diffusion du cinéma comme outil pédagogique elle doit, entre autres, rassembler un catalogue de films destinés à l’enseignement, en stimuler la production, coordonner les différentes actions des administrations réparties sur le territoire français6, mais aussi centraliser les informations sur les évolutions techniques des appareils de projections adaptés à l’enseignement7.

la cinémathèque, conseillère technique et pédagogique de premier plan

À ce rôle de conseillère technique s’ajoute surtout une vocation de conseillère pédagogique : dans un premier temps la jeune cinémathèque a pour objectif de former les éducateurs à l’exploitation pédagogique du film d’enseignement selon les critères élaborés lors de différents congrès8 sous forme de conférences, leçons type et présentations des nouvelles productions adaptées à l’enseignement et approuvées par la commission permanente du cinématographe. Cette volonté représente une première étape indispensable pour fonder les bases de la diffusion de ce nouvel outil pédagogique.

un dispositif technique efficace et perfectionné

À l’ouverture de la Cinémathèque Adrien Bruneau, son directeur, insistait sur l’importance des moyens mis en œuvre pour la salle de projection :

« La pièce principale est une grande salle de projection pouvant contenir 400 personnes. Elle est pourvue de l’appareil cinématographique le plus perfectionné et le plus lumineux, et de l’écran absorbant le minimum de luminosité. D’autre part, l’éclairage de la salle a été étudié pour qu’on puisse, à volonté du conférencier, obtenir la pleine lumière, l’obscurité absolue ou encore une lumière atténuée, de champ limité, qui permet la prise de notes et de croquis rapides. […] l’écran est assez grand pour que deux projections, l’une fixe l’autre animée, puissent être vues côte à côte 9… »
un cinéma adapté pour la transmission de savoirs aux plus jeunes

Cette description nous éclaire sur le dispositif original déterminé dans le cadre de projections éducatives pour lesquelles les films doivent être synthétiques et courts, afin que l’intérêt de l’enfant soit toujours tenu en éveil ; exploiter les avantage du microcinéma, du ralenti, de l’accéléré, pour corriger les « défauts » de notre œil et donner à voir, par exemple, en quelques minutes ce qui prendrait des heures, voire des jours, à observer. Enfin il doit être accompagné de certaines vues fixes, afin que le maitre ait la possibilité d’expliquer les images en détails.
La prise en compte de ces principes spécifiques nous permet de mieux appréhender l’articulation des différents fonds de cette institution constitués principalement de courts métrages de non fiction et de photographies.

E.D.
Notes
1. Le Cinéma scolaire et éducateur. Manuel pratique à l’usage des membres de l’enseignement et des œuvres post-scolaires, Eugène Reboul, 1926, 2e édition.
2. Ibid.
3. Mémoire de l’Ombre et de la Lumière, Jacques Pérriault, Éd. Flammarion, 1981.
4. Adrien Bruneau « Le cinéma dans l’éducation artistique. Une nouvelle méthode de l’enseignement du dessin », Bulletin de l’Institut général psychologique, n°4-6, 1921.
5. À ne pas confondre avec la Cinémathèque française, elle aussi située à Paris mais dépendant de l’État, qui naîtra dix ans plus tard sous l’impulsion d’Henri Langlois et de Georges Franju.
6. De 1924 à 1934, une trentaine de cinémathèques régionales à mission essentiellement pédagogique ont en effet été créées à Nancy (1924), Lyon (1924), Lille (1926), Alger (1927), Clermont-Ferrand (1928), Saint-Étienne (1928), Nîmes (1928), Toulouse (1930), Marseille (1931)… Raymond Borde et Charles Perrin ont été les premiers à faire état du rôle de ces cinémathèques régionales dans la sauvegarde du patrimoine cinématographique. Cf.  Les Offices du cinéma éducateur et la survivance du muet, 1925-1940, 1992.
7. Entre 1920 et 1932, une multitude d’appareils spéciaux voit le jour. Equipement spécifiquement conçu pour l’enseignement, projecteurs portables, formats réduits, tout un panel de nouveautés techniques apparaissent, qui allient performances de projection et simplicité de maniement pour une appropriation dans le cadre scolaire.
8. On compte parmi eux :
1910 : Bruxelles, Ier Congrès international à évoquer la question de l’utilisation du film dans l’enseignement.
1912 : Bordeaux, VIe Congrès national de l’enseignement technique
1922 : Paris, Ier Congrès national cinématographique appliqué à l’enseignement, tenu du 19 au 23 avril au Conservatoire des arts et métiers
1923 : Paris, IIe Congrès national
1926 : Lyon, IIIe Congrès national du cinématographe éducateur
1926 : Paris, Ie Congrès international du cinématographe sous les auspices de la Société des Nations
1930 : Alger, IIe Congrès international du cinématographe
1931 : Paris IVe Congrès National du cinématographe éducateur, organisé par l’association des Amis de la cinémathèque
9. Adrien Bruneau, « Le service cinématographique de la Ville de Paris », in Rapport et document du Conseil de Paris n° 42, p. 23, 1926.