Robert Lynen (1920-1944)

En 1968, la « Cinémathèque des écoles de la Ville de Paris » devient la Cinémathèque Robert-Lynen. Ce nouveau nom rend hommage au jeune acteur résistant fusillé par les Allemands le 1er avril 1944 à Karlsruhe.

• l’enfant acteur

Né le 24 mai 1920 dans le Jura, la carrière d’acteur de Robert Lynen occupe très exactement la moitié de sa trop courte existence. C’est en 1932 que Julien Duvivier – qui le découvrit et lui fut toujours fidèle –, lui confia le rôle de Poil de carotte dans son film adapté de l’œuvre de Jules Renard. Harry Baur y tenait le rôle de Monsieur Lepic, qu’il marquera de sa forte personnalité, et Catherine Fonteney celui de Madame Lepic. Poil de carotte fut un grand succès, et compte parmi les quelques très grands films français des années 1930… du jour au lendemain Robert Lynen/Poil de carotte fut célèbre, et pour beaucoup c’est toujours l’image de l’enfant souffreteux et mal aimé qui vient à l’esprit lorsque l’on évoque son souvenir.

• une étoile montante

L’année suivante, sur la lancée de Poil de carotte, Duvivier tourne Le Petit Roi d’après l’œuvre d’André Lichtenberger, et de nouveau Robert Lynen/Petit Roi émut par sa spontanéité et son naturel. Béatrice Bretty et Arlette Marchal l’entouraient, dans les rôles respectifs de sa gouvernante et de sa mère.
Puis ce fut, en 1934, Sans famille, adaptation par Marc Allégret du roman d’Hector Malot, dans laquelle Robert Lynen fut un Rémi très convaincant. Vanni Marcoux dans le rôle de Vitalis, Aimé Clariond, Dorville, Madeleine Guitty et Serge Grave complétaient une excellente distribution. Quelques mois plus tard, Robert Lynen perdait son père dans de tragiques circonstances. Mais il apparaissait à l’écran de nouveau, adolescent cette fois, à deux reprises, en 1936 : dans une courte séquence de La Belle équipe de Julien Duvivier, en compagnie de Charles Vanel et de Jean Gabin, et dans un petit rôle pour L’Homme du jour, toujours de Duvivier, dont les rôles principaux étaient tenus par Elvire Popesco et Maurice Chevalier.

• 1937-1939: du « fraudeur » à « la vie est magnifique »

En 1937, Robert Lynen tenait un des principaux rôles du Fraudeur, dirigé par Léopold Simons, aux côtés de Ginette Leclerc et de Tramel ; la même année Robert Siodmak lui confiait le rôle du fils d’un capitaine de navire marchand haut en couleur, interprété par Harry Baur, dans Mollenard, film qui réunissait également Gabrielle Dorziat, Pierre Renoir et Albert Préjean.
Fin 1937 sortait le célèbre Carnet de bal de Duvivier, truffé des vedettes d’alors et, dans la séquence finale, de Marie Bell et Robert Lynen.
1938 voit Lynen interpréter plusieurs rôles importants : celui du Petit Chose de Maurice Cloche, d’après l’œuvre d’Alphonse Daudet, et le prince Sacha dans l’adaptation par Alexandre Esway de la pièce de Maurice Donnay Éducation de prince. Il côtoie dans ces deux films les grands noms du cinéma français : Arletty et Charpin dans le premier, Elvire Popesco, Louis Jouvet et Alerme dans le second.
Enfin, Maurice Cloche lui offre un rôle dans La Vie est magnifique, d’après Belle Jeunesse de Marcelle Vioux. Robert Lynen peut y donner libre cours à son amour de la nature… et du camping.

• la jeunesse engagée

Vint ensuite la Guerre, la Débacle. On vit encore Robert Lynen dans deux films : Espoirs de Willy Rozier (1940) et Cap au large de Jean-Paul Paulin (1942). Œuvres mineures sans doute, mais le cinéma cherchait alors à subsister dans de difficiles conditions, auxquelles il lui fallait, par force, s’adapter. Encore que Cap au large,où figurent de très bons acteurs, soit une agréable surprise pour ceux qui le découvrent.
On trouve dans les rôles importants tenus par Robert Lynen une évidente constante dramatique. Que ce soit Poil de carotte, le Petit Roi, Rémi de Sans famille, le Petit Chose, Alain de La Vie est magnifique, Louis (Zizou) de Cap au large, tous ces personnages, enfants ou jeunes gens, sont ballottés, écrasés par un destin trop lourds pour eux. Enfants, ils sont sans défense devant les adultes ou des événements auxquels ils sont confrontés : jeunes hommes, ils traduisent le passage difficile ou la personnalité n’est pas encore assez affirmée pour faire face avec bonheur aux multiples assauts dont ils sont l’objet. Réfugié dans le Midi, Robert Lynen fut arrêté, torturé et finalement exécuté pour son activité de résistant dans le réseau Alliance. Bien loin de la fiction cinématographique, il paya le prix le plus élevé et montra sa vraie grandeur.

• de nombreux hommages

Sa dépouille fut rapatriée en décembre 1947 et reçut l’hommage d’une messe solennelle en la chapelle des Invalides. Un gala fut organisé en son souvenir (et en celui de Jean Mercanton, jeune et brillant acteur également disparu). La Cinémathèque scolaire de la Ville de Paris fut baptisée de son nom en 1968. Là s’arrêtent les honneurs qui furent rendus à sa mémoire.
Pour ceux qui l’on connu, Robert Lynen reste cependant toujours présent ; généreux, chaleureux, spontané. Elancé, naturellement distingué, il savait être à l’occasion gouailleur sans vulgarité : au gré de sa fantaisie, et par un subtil dosage, prince charmant ou Titi parisien.

Troublantes coïncidences, les dernières paroles que l’on peut encore entendre aujourd’hui, prononcées par une image vivante de Robert Lynen, sont celles de la dernière réplique de son dernier film, Cap au large. Et ces paroles, qui deviennent a posteriori lourdes d’un sens tragique, sont : « Mon heure est venue. »
Dans le cimetière où il repose, la tombe du sous-lieutenant Robert Lynen ne se différence en rien de celles de ses camarades qui l’entourent, tombés pour la même cause et dans le même combat. Au royaume de la lumière, Poil de carotte a pour lui l’éternité.

Maurice Martineau, ancien compagnon de combat de Robert Lynen, 1992